Humeurs,  Un peu de tout

Je ne vous dois plus rien, pas même le silence

Je ne l’ai même pas connu. Et pourtant, la mort de mon père a gâché ma vie. Je suis fille posthume, la dernière d’une fratrie de deux frères, mes ainés donc. Neuf et cinq ans me séparent d’eux. Je ne me souviens même pas avoir réellement vécu dans la même maison que le premier. Les souvenirs de mon enfance s’estompent de plus en plus. J’ai de brefs souvenirs d’école et de fêtes d’anniversaire chez les copines mais c’est tout. Le reste m’ait totalement flou. Je me souviens d’un Noël chez mes grands-parents où la mère de ma cousine, cette tante alcoolique, m’avait fait peur, en gueulant sur sa fille qu’elle avait volé ma poupée alors que nous en avions reçu une chacune.

Je me souviens plus de moments chiants avec mes frères que de bons moments. Ce jour où au lycée, j’avais invité ma meilleure amie à passer le week-end chez moi, ce même jour où pendant la nuit, mon frère est rentré de sortie, complètement torché, en réveillant tout le monde, parce qu’il n’arrivait même pas à insérer une foutue clef dans la serrure pour ouvrir la porte. Ce même petit matin, où ma mère va alors lui ouvrir, qu’il débarque en furie, direction, le meuble de la salle à manger où les bouteilles étaient rangées. Le tintement des bouteilles qui résonnent parce qu’on est le petit matin et qu’aucun autre bruit ne vient couvrir ce tintamarre. La honte qui couvrait mon corps entier et les larmes qui coulaient sur mes joues parce-que ce n’était pas la première fois qu’on le voyait dans cet état de loque humaine.

Je hais l’alcool, je hais surtout la façon dont l’alcool peut rendre certaines personnes qui boivent trop, connes, agressives, impulsives. Comment l’emprise de l’alcool peut te faire prendre des décisions de merde qui vont te poursuivre toute ta vie. Comme la décision de prendre le volant alors que tu es bourré. Ça aussi, il l’a fait. Mon souvenir le plus marquant est à l’enterrement de vie de jeune fille et de jeune garçon de mon autre frère, ou un anniversaire je ne sais même plus à force. Mais toujours est-il qu’on était chez la mère de ma femme de mon autre frère.

Il faut dire qu’il avait l’exemple de mon père. Mon père, dont jusqu’à mes 36 ans, personne n’avait jugé bon de me parler, comme s’il n’avait jamais existé. Peut-être qu’on sortait comme par magie des bottes de ma mère, qui sait. Non, tout ce que je savais de lui, ce sont les maigres photos qu’on m’a montrées, et les bribes de conversation entendues alors que je me cachais dans les escaliers. J’ai entendu qu’il avait pris le volant alors qu’il était alcoolisé, et que c’est comme ça qu’il a eu l’accident de voiture qui lui a couté la vie, alors que ma mère me portait dans son ventre à ce moment-là.

C’était, il y’a peut-être trois ans maintenant. Plus le temps passe, plus la temporalité me paraît flou, alors je ne sais plus. Toujours est-il qu’avec mon copain, nous étions à manger chez ma mère un midi, avec les enfants de mon premier frère qui était parti en vacances avec sa femme et mon autre frère, celui même qui a une fâcheuse tendance à boire plus que de coutume lors de repas. Bah, ça n’a pas loupé. Plus il vieillissait, plus son ton devenait hautain et condescendant lorsqu’il buvait. Il avait toujours cette sensation qu’il maîtrisait et qu’il avait ses pleines capacités. Moi, je trouvais juste qu’il avait ses pleines conneries. Il s’est mis à parler de la famille, comme quoi on ne parlait pas assez souvent des sujets qui fâchaient comme la mort de mon père.

Je lui ai sommé de se taire, je n’avais pas envie de parler de ça. Déjà, pas devant mes neveux pour qui ce « grand-père » n’était de toute manière qu’un concept, ils ne l’avaient pas connu. Plot twist, ce « père » n’était déjà pour moi qu’un concept, un gens que je n’avais pas connu. J’avais même l’impression de mieux connaître les stars que j’adulais que lui-même. Au fil des années, j’ai découvert des choses sur lui qui m’ont parlées et pourtant personne n’avait jugé bon ni utile de me le dire à ce moment-là. Alors pourquoi maintenant ? Et il s’est bien gardé de le faire devant notre autre frère, qui je le pense, n’aurait pas apprécié non plus… mais moi, ce n’est pas grave. Ça n’a jamais été grave. Pour eux, je n’ai toujours été que la petite gamine idiote qui n’avait rien dans la cervelle de toute manière.

Je ne sais plus la conversation exacte. Je sais que c’est partie en vrille. Que j’en ai eu marre qu’il ouvre sa gueule, précisément quand l’ainé n’était pas là. Qu’il parle sous emprise de l’alcool, car il avait bu plus que de raison, une fois n’est pas coutume. Et que même si tout le monde dit l’inverse, il a des fâcheuses tendances à l’alcoolisme. Quand on se sert 4 fois alors qu’on est le seul à le faire sur la tablée, non ce n’est pas un comportement normal devant l’alcool. Alors j’ai haussé le temps, j’ai pleuré, il a continué, alors je suis partie, j’ai claqué la porte et je suis partie, sans même savoir si mon conjoint allait me suivre ou pas. Il est sorti, je lui ai demandé qu’on parte. Ma mère est venue me dire de revenir et je suis simplement partie.

Nous ne nous sommes plus jamais adressé la parole depuis ce jour-là, mon frère et moi. Aujourd’hui, je l’exècre. Ma haine est incommensurable. Je ne supporte plus sa gueule. A l’enterrement de mon parrain, des mois après-ça, je lui ai dit bonjour, mais ça ne servait à rien. Il m’en veut d’avoir dit devant ses neveux qu’il était alcoolique. Mais il ne leur a jamais dit, les messages qu’il m’envoyaient lorsque mon autre frère et ses enfants ont déménagé pas loin de chez lui, venant de la région parisienne. Ses soirées de SMS qu’il me suppliait d’effacer pour ne garder aucune trace. Les longs messages où il me disait qu’il ne voulait pas les avoir sur le dos H24. Les longues tirades où me disait qu’il n’allait pas faire le baby-sitter et j’en passe.

Mes neveux n’ont toujours vu que par lui. C’est le tonton cool, qui ne les engueule jamais, qui rit toujours avec eux. Et pourtant, il n’a été comme ça que depuis qu’ils sont grands. Ils détestent les enfants, c’est bien pour cette raison que toutes ses ex ont fini par le lâcher. Inchallah, elles sont aujourd’hui toutes bien heureuses avec maris et enfants. Pendant que lui pète son seum dans son célibat de presque bientôt cinquantenaire. C’est surement pour ça qu’au final, malgré ses dires, il s’est bien rapproché des neveux et de l’autre frère. Parce-qu’ils ont eu autant besoin de lui au début pour les enfants, que lui d’eux pour ne pas se sentir seul sur terre. C’est ça qui me fait marrer aussi. Les deux n’ont absolument rien en commun, aucun avis similaire sur rien, aucune passion commune mais ils se tolèrent car ils ont besoin l’un de l’autre.

Je ne sais pas s’il a parlé à mon autre frère mais toujours est-il que celui-ci a bien vu qu’on ne s’adressait plus. Peut-être que ce sont ses enfants qui lui en ont parlé. Mais toujours est-il qu’il ne m’a jamais demandé ma version des faits. C’est bien connu pourtant, dans une situation de conflits, il y a la version de l’un, la version de l’autre et puis la vérité… Pour se faire sa propre opinion, encore faut-il se confronter aux deux versions. Mais lui, il n’a jamais demandé la mienne. C’est sûr que je n’étais pas celle qui habitait Rennes et pouvait facilement aller garder ou récupérer ses enfants au besoin… Est-ce que je suis réellement étonnée de la part d’une personne que je jugeais de plus en plus opportuniste dans ses relations…

Quant à l’autre frère, celui aux tendances alcooliques, il porte le même prénom que la personne que je vénère le plus au monde, comme c’est ironique. Antoine donc. Non tu n’es peut-être pas alcoolique au sens propre du terme. Par contre, au sens figuré, c’est que je la foutrais bien contre un mur quand tu bois, ta belle figure. Je n’ai jamais vu une personne devenir aussi conne et imbuvable sous emprise d’un ou de deux verres de trop, même si c’est ponctuel et non répétitif. Quand j’étais plus jeune, je pensais que j’avais peur pour toi. Je crois qu’en fait, pendant toutes ces années, j’avais peur pour moi. Ou peut-être même de moi. Jamais je ne resterais plus dans un endroit où des personnes deviennent trop connes, agressives ou impulsives lorsqu’elles boivent. Je pourrais un jour ne pas contrôler la haine que cela me procure. C’est bien pour ça qu’au PACS de ma cousine, j’ai fini la soirée dehors avec mon conjoint. Et là encore, c’est toi, entre quelques autres, qui posaient problème.

Vous n’étiez pourtant pas les seuls à avoir bu quelques verres de trop. Mais quelques-uns de nos cousins étaient totalement différents sous emprise de l’alcool. Chez eux, l’alcool les rendaient joyeux, moins timides et particulièrement loquaces. Ils en devenaient encore plus drôles qu’ils ne pouvaient déjà l’être. Tu ne craignais pas qu’une table casse parce-que par agressivité, elle aurait valdingué dans toute la pièce. Tu ne craignais pas qu’on te dise quelque chose de méchant parce-que par connerie, tu pouvais dire des choses dont tu ne te souviendrais même pas le lendemain alors que tu noyais ton excès d’alcool dans le paracétamol, la tête totalement embuée en ne te souvenait pas de la soirée de la veille.

Alors non, je le redis. Je ne veux pas parler de mon père avec ma famille. Vous m’avez privé de lui pendant toutes ces années en ne l’évoquant jamais. Il n’y avait aucun lieu que ça change. Les choses que j’ai sues sur lui au fil de ces dernières années, ont contribué à me perturber. Dès ma vingtaine, j’ai été passionnée de photographie. Je me suis d’abord équipée d’un appareil photo bridge, puis d’un réflex. Quand j’ai appris que mon père aimait ça aussi, j’ai été bloquée. Mes photos devenaient floues. Comme si des larmes les ternissaient. J’ai tout arrêté alors que j’adore toujours ça. J’avais pris des cours, je me documentais énormément sur les techniques, j’essayais de m’améliorer en faisant des expériences. Et du jour au lendemain, plus rien. Même la joie qui m’animait était morte. Comme lui.

Et puis, la musique. Je n’ai aucune idée de la mesure à laquelle ma famille sait à quel point j’aime chanter et comment j’aurais pu progresser si j’avais pris des cours bien plus tôt. Mon père faisait de la guitare. Moi, depuis toute petite, j’aurais voulu faire du piano, mais j’avais peur et je ne me suis jamais lancée. Pourtant, je rêve encore d’avoir un piano à la maison alors que je sais juste, et à peine, jouer le refrain de Titanic.

Un naufrage. Voilà ou en est aujourd’hui ma relation avec mes frères. J’ai arrêté de parler au plus âgé, parce qu’il me rappelait juste qu’il avait pris son parti. Et je voyais bien que mes neveux s’éloignaient de plus en plus de moi. Alors j’ai préféré couper tous les ponts, et d’un coup sec. Comme la bande de cire qu’on arrache de nos jambes pour s’épiler.

Mais aujourd’hui, je suis en colère. Et ce n’est même pas le fait de ne plus leur parler. Nan, au pire, on ne se parlait déjà pas tant que ça. Uniquement lorsqu’on se voyait chez maman. Nan, ce que je ressens c’est de la colère pour l’injustice que j’estime subir. C’est Antoine qui se plaignait à m’en faire chier pendant des mois et mois en m’envoyant moults textos pour exprimer sa crainte de les voir débarquer à Rennes. C’est moi qui aie porté le poids de cette hypocrisie pendant toutes ces années sans jamais rien dire au frère concerné. C’est moi qui subis l’incompréhension de ma mère qui sait mais qui préfère ne rien dire parce-que ce serait trop dur de voir ses fils se déchirer, mais qu’apparemment quand c’est avec moi, on s’en tape.

Je ne l’ai même pas connu. Et pourtant, la mort de mon père a gâché ma vie. Parce qu’il suffisait juste qu’elle intervienne quelques mois plus tôt, et au monde, je ne serais jamais venue… Non pas que je veuille en finir. Je voudrais juste ne les avoir jamais connus. Qu’ils ne m’aient jamais eu pour petite sœur. Et que je ne les aie jamais eus pour grands frères. Pour moi, aujourd’hui, ils ont juste rejoint mon père, six pieds sous terre.

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